Déjà en 1909, André Gide avec « La porte étroite » accouplait par le choix de ce titre à double sens pour ceux qui étaient un peu dans le secret de ses goûts spiritualité et sodomie.
Mais ce qui chez Gide n’était qu’un clin d’œil reliant par provocation deux univers antithétiques devient sous la plume de Toni Bentley, ancienne danseuse classique devenue entre autres chroniqueuse littéraire au New York Times, une authentique quête de soi.
À l’en croire il s’agirait même d’un itinéraire spirituel à part entière qui non seulement les réunit mais fait de la pénétration anale et de la soumission qu’elle est supposée impliquer l’instrument et la voie de l’éveil.
Le premier chapitre de « Ma reddition » (“The Surrender: an Erotic Memoir”) nous introduit sans préliminaires au fond du sujet :
La sienne était la première. Dans mon cul.
Je ne sais pas sa longueur exacte mais elle était trop grosse, ça c’est sûr — juste ce qu’il fallait. (…)
Mon cerveau est bouleversé ensemble avec mes entrailles.
Au fur et à mesure qu’il me pénètre je relâche, millimètre par millimètre, les contractions, les tensions, la fermeté, je lâche prise.
Je suis une habituée de l’endurance physique extrême, du marathon de l’intensité inflexible. Je laisse filer mes muscles, mes tendons, ma chair, ma colère, mon égo, mes règles, mes censeurs, mes parents, mes cellules, ma vie. (…)
La voie qui traverse mes entrailles pour me conduire tout droit à Dieu est libre, elle a été dégagée.
Si vous laissez un homme vous enculer – et seul l’amant véritablement délicat devrait avoir ce privilège -, vous apprendrez à avoir confiance non seulement en lui mais en vous même, absolument sans contrôle.
L’humiliation est le plus grand des démons mais, quand mon œil de bronze est enfoncé, je découvre que mes craintes sont infondées.
C’est grâce à cette reddition sensuelle, ce chemin interdit, que j’ai trouvé ma voix, mon esprit, mon courage …
Malgré la bouleversante découverte de soi que peut permettre l’insertion sans faille d’une queue décidée au plus profond de soi, la révélation que constitue le sentiment de briser les chaînes de son passé, il me manque sans doute l’expérience des retraites bouddhistes évoquées en toute fin du livre pour faire pleinement le lien entre les différentes formes d’exercice spirituel qui peuvent s’y rencontrer.
Et puis, réduire la spiritualité à une quête de soi totalement égocentrique me paraît un peu facile — mais même si nous voilà bien loin de ce dont il parle, le seul fait que ce livre de cul m’amène à ce genre de réflexion suffit à en montrer les multiples potentialités !
Mais si je vous en parle aujourd’hui, c’est que ce livre est bien plus riche que ce seul aspect.
Contrairement à ce que laisse supposer un premier chapitre entièrement consacré à l’illumination produite par ce goupillon de chair (l’esprit souffle où il veut), ce n’est pas à deux cents pages d’un éloge de la sodomie sacralisée que nous avons affaire.
Au fil des petits chapitres très brefs, à l’humour vif à la fois fin et décapant et pas toujours très gentil pour les hommes qui n’assument pas la sincérité de leur désir d’une autobiographie sexuelle, érotique, amoureuse, émotionnelle, Toni Bentley nous convie à une véritable réflexion sur ce que nous sommes, ce que nous attendons (parfois trop) de l’autre, sur notre capacité à lui prêter vraiment attention au-delà du filtre de nos propres attentes et de nos faiblesses, sur notre capacité à prêter vraiment attention à ce qui constitue notre propre désir au-delà du filtre des attentes de l’autre (ou de celles que nous lui prêtons).
« Et quid du BDSM là-dedans ? » me demanderont les lectrices (voire les lecteurs) les plus imperméables à la transfiguration mystique. Eh bien, ils ne sont pas oubliés : entre l’exploration parallèle de ses capacités de dominatrice, l’investissement méticuleux dans les objets du rituel amoureux, de superbes pages sur la préparation du corps et de la tenue, l’attention aux chaussures vertigineuses et, un chapitre qui vaut la peine entre tous, l’éloge des collants ouverts décrits avec un luxe de détails gourmands, il y a de quoi combler — enfin, non, le désir peut-il jamais être comblé ? — du moins largement alimenter cette part de l’imaginaire.
C’est aussi un voyage dans la libération que peut représenter une soumission sexuelle qui reste circonscrite à la rencontre charnelle sans donner lieu à quelque transposition au-delà mais qui n’en est pas moins intensément vécue.
C’est encore une exploration de la force que donne une relation amoureuse qui ne cherche pas plus à envahir le quotidien qu’elle ne se laisse envahir par lui, une invitation à reconnaître la force motrice de notre désir.
Ce n’est pas que je me sente visé, mais il y a parfois sous l’ironie convenue d’un genre de discours féminin qu’on retrouve trop souvent dans les magazines féminins ou les séries télé sur le comportement prêtés aux hommes entre sexe, sentiments et attentes relationnelles une rancœur parfois mal dissimulée.
Les souvenirs parfois exagérément dénués d’empathie des premières expériences amoureuses de Toni Bentley n’y échappent pas toujours, même si la suite du livre éclaire que c’est finalement l’insincérité à l’égard de soi-même qui est le nœud de nos défaillances.
En miroir, le ressenti d’une femme et d’une soumise face (enfin pile) à la prise de possession de son corps, au désir de l’autre, à une domination qui ne doute pas delle-même et préserve une distance qui la préserve des dérives fusionnelles a constitué pour moi une interpellation sur ce que peut être ma façon de dominer, ramène la domination à un « être » bien plus qu’à un « faire ».
« Ma reddition » de Tony Bentley se trouve pour environ 9 euros dans une bonne traduction publiée dans la collection La Musardine chez Jean-Jacques Pauvert.