Flux
Articles
Commentaires

Élagage

Je n’avais pas prévu ce jour-là qu’on aurait procédé à des élagages dans ce parc en pleine ville où s’était déroulée notre rencontre.

L’innocente avait été intriguée quand j’avais ramassé une branche verte et souple fraîchement coupée, troublée quand j’avais un peu fait courir celle-ci le long de ses courbes, puis n’avait plus prêté attention au fait que je l’avais gardée en main le restant de la promenade, son esprit occupé par mes soins à bien d’autres mouvements intérieurs.

Ce n’est qu’un peu plus tard, quand je l’ai envoyée la chercher à quatre pattes dans un recoin de la chambre et que je lui ai demandé de me la présenter qu’elle a soudain compris à quoi les minutes suivantes allaient être employées…

Un petit florilège personnel de lectures qui traitent directement du thème de la domination-soumission ou du sadomasochisme, ou qui l’effleurent en passant, et où la qualité du style n’est pas moindre que la puissance évocatrice.

Les livres dont je voudrais parler ici se réfèrent à une gamme de pratiques, et surtout d’états d’esprits, où la violence n’est pas nécessairement le seul mode d’expression d’une contrainte en fin de compte toujours consentie, et dont l’acceptation est la marque d’un don de soi qui s’impose à l’autre même si dans l’univers du fantasme cette évidence du consentement disparaît.

  • Sade est bien sûr l’auteur qui donne le ton. Mais à mon sens Sade, malgré ses enchaînements de supplices, est plus un auteur philosophique qu’érotique, comme l’ont perçu les surréalistes et Lacan – sans tomber dans la déformation inverse de ne considérer le matériel sexuel que comme une trame sans importance en soi.
  • Le fameux “Histoire d’O” de Pauline Réage en est bien sûr l’illustration, et c’est d’abord à ce titre qu’il mérite l’intérêt (et en particulier grâce à la très belle préface de Jean Paulhan, destinataire originel du livre). Mais il ne m’a jamais vraiment plu, son artificialité, sa complexité inutile me pèsent, et je ne trouve pas la psychologie des personnages crédible, ni celle d’O elle-même, ni celle de ses tourmenteurs, sans que pour autant nous y soyons à l’inverse dans un irréalisme onirique. 

Ceci dit, ma préférence va donc plutôt à ces autres titres : 

  • Jean de Berg “L’image” (Minuit – J’ai Lu) 
    qui me fascine sans relâche par le jeu de miroirs d’un personnage à l’autre, de l’image décrite par les mots aux mots qui évoquent d’autres images…
  • Du même auteur (à savoir en réalité Catherine Robbe-Grillet) voir aussi Jeanne de Berg “Cérémonies de femmes” (Grasset), transposition à peine romancée des… cérémonies, après tout c’est bien le terme le plus adéquat si j’en juge par celles de “L’image”, mises en scène par elle-même dans la vie réelle.
  • anonyme “Les désirs de Béatrice” (J’ai Lu – mais épuisé, cherchez chez les bouquinistes !)Le trouble est la sensation qui domine ce roman : trouble entre la contrainte et le désir, la complicité et l’autorité, les rapports hiérarchiques ou incestueux si outrés qu’on se demande s’ils ne renvoient pas à un ordre secret.  Comme dans “L’image”, le jeu de la domination et de la soumission consentie est ici beaucoup plus important que la violence (qui est fort légère, d’ailleurs).
  • Marc Cholodenko “Le roi des fées” (Pocket)Indescriptible entrelacs de scènes fantasmées qui se répondent sans qu’on en puisse discerner la structure ; une force d’évocation qui parfois tient à quelques mots, parfois aux contrastes ou au déploiement de la langue.Du même auteur, deux romans où l’érotisme n’est pas le thème central, mais qui comportent des scènes très fortes : “Les états du désert” (Pocket) et “Les pleurs”.
  •  Gilles de Saint-Avit “L’amie” (Le Cercle Poche – voir aussi toute cette collection)Brutalité si crue qu’elle n’est pas crédible, mais qui laisse à nu la tension du désir, comme un dessin réduit à quelques lignes dynamiques (quand je parlais d’irréalisme onirique…).
  • Guillaume Apollinaire “Les onze mille verges” Joyeuse débauche, que j’ai hésité à classer dans cette catégorie malgré ses jolies séquences d’humiliation et de flagellation, avec des mises en scène inventives. Rien à voir avec le répétitif “Les exploits d’un jeune Don Juan”, du même grand poète(oui, celui-là même qui a écrit “Le pont Mirabeau” …) ou avec l’obscénité pesante des romans érotiques de Pierre Louÿs. Saviez-vous que la relation amoureuse d’Apollinaire  avec “Lou” comportait une bonne part de jeux BDSM ?
  • Marcel Aymé “Les tiroirs de l’inconnu” Si vous avez lu “Les contes du chat perché”…  Eh bien ce n’est pas du tout le même genre d’histoire !
    Traversant le joyeux récit d’une dérive philosophique qui parodie les textes de la période existentialiste, de fulgurantes scènes d’humiliation qui m’ont accompagné depuis mes quinze ans…

(À partir d’un sujet lancé sur le forum S&M : «Les relations de soumission / SM comme une dimension romanesque de votre vie ? »

Masque (c) Phillip Valdez - Photo (c) Elisa Lazo de Valdez

«Comme si réalité et fiction se mêlaient. Comme si des univers parallèles s’ouvraient… » Je me retrouve complètement là-dedans.

Sans doute pour une part parce que je ne suis parvenu que tard à vivre ce que je portais depuis toujours dans mon imaginaire, et parce que mes choix de vie font que je n’ai jamais pu vivre le bdsm que dans des parenthèses, et que ce qui les relie est encore et toujours la rêverie, celle du souvenir ou celle de l’anticipation.

Mais aussi parce que ce que je peux mettre en œuvre, imposer ou recevoir, me semble presque aussi inconcevable que lorsque ce n’étaient pour moi que d’inaccessibles fantasmes masturbatoires, que le don qu’une soumise me fait de son corps et de sa confiance me paraissent encore et toujours magiques…

En revanche, je ne veux pas voir là que le côté valorisant d’une telle idéalisation, magnification de la soumise.

Parce qu’une vision romanesque (ou artistique – j’ai aussi souvent des analogies avec la sculpture, la chorégraphie ou la musique), est plus intense, plus concentrée, et que même si “L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art”, ce qui fait sa force peut aussi être un piège : celui d’oublier les temps de relâche, de répit, d’écoute de l’autre ou d’alanguissement, celui d’être à ce point focalisé sur l’invention, sur l’effort de création, qu’on en oublie de savourer l’instant, l’intimité, le don pour eux-mêmes, et tant pis s’ils sont déjà vus, simples ou banals.

J’ai appris à me méfier des leurres que je me tends.

Pantelante…

Juste pour illustrer un mot, un état…

Imagine, dans cette situation qui concentre en peu d’éléments à partir de scènes que j’ai vécues les sensations les plus puissantes,  le mélange palpable d’excitation et d’angoisse chez une soumise pantelante, exposée toute tremblante à quatre pattes, le cul levé et les genoux bien écartés (au début, je lui ai donné des petits coups de pied sur les cuisses tant je ne la trouvais pas assez obscènement écartée à mon goût) pour bien laisser voir son intimité, le torse posé sur un support en tubes de métal auquel elle est enchaînée par le cou – ce qui me permet à certains moments de lui demander de lever les mains du sol (c’est très inconfortable, le poids de son corps vient écraser sa cage thoracique sur le métal) pour tirer sur ses fesses afin de mettre encore plus en évidence son anus), la fente trempée et la peau couverte de chair de poule, les jambes parcourues de tremblements visibles, ne sachant pas si la prochaine seconde verra une soudaine et brutale pénétration, le cinglement d’une cravache ou la douceur d’un interminable cunnilingus qui s’interrompra pourtant tout aussi soudainement peu avant l’orgasme qui s’annonçait par un ordre quelconque à exécuter sans délai.

Eh bien, vous qui me lisez, j’espère que cette petite description (et malgré tout trop longue phrase) aura produit sur vous un effet autre que purement documentaire… Et si vous me faisiez part de votre impression ici ou ?

Premières fois

Dans un article récent de son excellent blog “Les 400 culs“, la journaliste de Libération Agnès Giard évoque le Nouvel An au Japon :
Redevenir vierge, pour mieux aimer.

Un paragraphe m’interpelle tout particulièrement :

Eiko-hosoe-1Durant les cinq premiers jours de la nouvelle année, au Japon, chaque geste prend la valeur du «premier geste». Il faut redevenir vierge, tout effacer en soi, afin de ressusciter.

(…) Au Japon, durant les premiers jours du nouvel an, on fait comme s’il était possible de recommencer sa vie à zéro, d’entamer un nouveau départ à travers toutes sortes de petits rituels vécus intensément comme s’il s’agissait d’actes originels. Le premier repas de l’année doit être goûté avec une bouche vierge. La première aube regardée d’un œil émerveillé. La première relation sexuelle doit être aussi intense et fulgurante qu’un dépucelage.

J’ai le plus souvent été l’initiateur auprès de novices, et je devrais sans doute m’efforcer de résister à la tendance naturelle qui me porte vers elles, ne serait-ce que pour me confronter à une histoire écrite par un autre, à d’autres manières de percevoir son désir et ce qu’on attend d’un dominateur
(… volontaires me contacter, merci !)  ;-)

Il y a  de fait pour moi un charme très fort à “faire advenir”, faire découvrir pour la première fois des impressions, des sensations, des situations rêvées ou craintes depuis longtemps, des actes qu’on a / qu’on s’est jusque là refusé dans un contexte vanille. Mais aussi, au fil du temps, à être le témoin de l’aisance, de l’amour de soi-même de celle qui ne l’est plus, novice, et chez qui le “charme virginal” a fait place à une expression plus radieuse de son désir.

Mais quoi qu’il en soit, sous leurs différents aspects, à travers des pratiques, des situations renouvelées, des “premières fois”, il y en a toujours :  le bdsm, c’est un dépucelage permanent !

Dans la quête de moi-même que représente l’exploration et la mise en œuvre avec l’autre de mon imaginaire érotique, la lecture de discussions sur les forums, la participation aux échanges a joué un rôle important, pas seulement par le contenu de telle ou telle discussion, mais aussi par la découverte de personnalités diverses, dont j’ai pu suivre l’évolution au fil du temps.

L’apport des échanges sur les forums tout autant que des rencontres, tout cela allant de pair, a justement été pour moi de rencontrer des gens très différents de moi de par leur milieu social, leurs préoccupations, leur expérience de vie, leur âge, etc… en partageant avec eux des choses dont on finit par oublier à quel point elles sont profondes et intimes tant en parler devient naturel. Ceci vaut pour les interlocuteurs virtuels comme pour mes soumises, ou les autres intervenants rencontrés en personne, sans compter toute cette zone grise de gens avec qui nous n’avons pas échangé directement mais qui connaissent en vrai d’autres qui nous connaissent en vrai, etc.

Au début, je me suis un peu “construit un personnage”. J’intervenais bien plus pour répondre aux questions, interrogations, doutes des autres que pour exposer les miens, ou plus exactement, je ne les exposais qu’au détour d’une réponse sur un autre sujet.

Il s’agissait un peu de séduire, mais finalement surtout d’intégrer et synthétiser ma vision de moi-même, faire quelque chose de cohérent du vécu érotique assez flamboyant depuis quelques années par rapport à ce que j’avais vécu dans les vingt années précédentes, à un moment où j’étais enfin en train de me réconcilier avec mes différentes dimensions (à un moment, un des intervenants que j’estime avait comme signature “J’aime bien l’homme que je suis devenu”).

Alors que, dans une phase antérieure, vanille, je finissais par être jaloux du personnage un peu trop idéal que j’étais sous mon pseudo de l’époque, avec Axedrez, au contraire, je me suis senti de plus en plus moi-même, plus complet, au-delà des frustrations du quotidien.

Et aujourd’hui ? Et bien cette construction est faite, du moins j’ai pu le croire… Au-delà du plaisir, je cherche toujours à donner un sens à ce que je vis, et je ne voudrais ni changer pour changer, ni que la répétition de ce que j’aime ne soit un sur-place, que le bdsm reste une source de créativité et de vitalité motrice… Beau programme, mais m’en suis-je toujours donné les moyens, ai-je su le transcrire dans les actes ? Non, bien sûr, et quand tous les possibles s’offrent, de façon exaltante, voire grisante,  j’ai pu m’y perdre, j’ai failli y perdre d’autres. Du moins c’est ce que j’ai pu croire, ou qu’on a pu croire de moi.
Mais le chemin n’est jamais achevé.

Je recommence à écrire ici après plusieurs mois d’hésitation, de doutes sur le sens de ma démarche sur la validité de ce que j’ai pu dire, croire, faire, de remise en cause non pas tant de ce que j’ai dit et écrit, dont je suis presque surpris de constater à quel point je persiste à m’y retrouver, mais d’adéquation entre ce à quoi je crois et ce que je mets en œuvre : dans le rythme de la découverte de l’autre, dans l’intensité, la variété, la créativité, l’investissement, il peut à tout moment y avoir décalage, excès, retournement.

Ce que l’on vit, ce que l’on fait vivre, la manière dont on interprète ce qui se passe peuvent varier du tout au tout.

Dans cette période où plus rien de ce qui a soutenu ma démarche de vie et de sexualité des dix dernières années n’était plus assuré, les échanges, le soutien de ceux et celles qui me connaissent et qui sont restés, ou devenus plus encore des amis m’a été précieux, je les en ai remerciés, parfois pas assez, ou peut-être ne se rendent-ils pas compte à quel point ils m’ont aidé, et je voudrais le faire encore ici.

Je voudrais aussi, paradoxalement, remercier ceux qui, publiquement ou en sous-main, sincèrement, par calcul ou par projection de leurs propres peurs ont inventé une image délirante de moi-même.

Qui ont cherché à en convaincre d’autres personnes, y compris celles qui étaient les mieux placées pour savoir ce qu’il en était, et qui ont été les premières à refuser cette projection fantasmatique.

Qui m’ont par là-même amené à me demander si, en fait, ce n’étaient pas eux qui avaient plus de lucidité à propos de moi-même que je ne pouvais en avoir, et finalement aidé à trouver, petit à petit, le chemin d’un plus grand accord avec un moi-même qui n’a pas lieu de se prendre pour un vieux sage ni un psychopathe embusqué, et qui, s’il a encore du chemin à faire, doit bien pour cela reprendre la route, avec prudence mais sans crainte.

Voilà, je sais pas si c’est la bonne introduction pour cela, mais bonne année à tous !

Où, avec qui parler de nos fantasmes, envies, pratiques de domination, de soumission, de sadomasochisme sous leurs diverses formes, de nos soucis ou difficultés, de notre ressenti ou de nos relations si particulières ?

Les forums de discussion sont sans doute le meilleur lieu pour échanger et nouer des contacts. Après quelques années sur celui de Doctissimo, je préfère désormais de loin S&M, dont j’ai déjà eu l’occasion de parler sur ce blog : http://forum.piment-sm.fr

C’est aussi un lieu de rencontres, mais d’abord un lieu de discussions et d’échanges, de réflexion et d’idées, souvent de qualité.

À la fois le “pourquoi” et le “comment”, avec des textes, des discussions… et de joyeux bavardages !

Aussi bien pour ceux qui pratiquent le SM que pour ceux qui se posent des questions (et ceux qui pensent que ce ne sont que des malades peuvent venir voir pour se rendre compte que les gens qui pratiquent ces jeux sont plutôt équilibrés – enfin, pas plus fous que les autres en tout cas !), ce forum n’est pas le reflet d’un prétendu “milieu SM” comme on entend parfois mais plutôt d’une communauté diversifiée et ouverte.

Voilà, c’était mon petit coup de pub (désintéressée) du jour !

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.