
Les livres dont je voudrais parler ici se réfèrent à une gamme de pratiques, et surtout d’états d’esprits, où la violence n’est pas nécessairement le seul mode d’expression d’une contrainte en fin de compte toujours consentie, et dont l’acceptation est la marque d’un don de soi qui s’impose à l’autre même si dans l’univers du fantasme cette évidence du consentement disparaît.
- Sade est bien sûr l’auteur qui donne le ton. Mais à mon sens Sade, malgré ses enchaînements de supplices, est plus un auteur philosophique qu’érotique, comme l’ont perçu les surréalistes et Lacan – sans tomber dans la déformation inverse de ne considérer le matériel sexuel que comme une trame sans importance en soi.
- Le fameux “Histoire d’O” de Pauline Réage en est bien sûr l’illustration, et c’est d’abord à ce titre qu’il mérite l’intérêt (et en particulier grâce à la très belle préface de Jean Paulhan, destinataire originel du livre). Mais il ne m’a jamais vraiment plu, son artificialité, sa complexité inutile me pèsent, et je ne trouve pas la psychologie des personnages crédible, ni celle d’O elle-même, ni celle de ses tourmenteurs, sans que pour autant nous y soyons à l’inverse dans un irréalisme onirique.
Ceci dit, ma préférence va donc plutôt à ces autres titres :
- Jean de Berg “L’image” (Minuit – J’ai Lu)
qui me fascine sans relâche par le jeu de miroirs d’un personnage à l’autre, de l’image décrite par les mots aux mots qui évoquent d’autres images… - Du même auteur (à savoir en réalité Catherine Robbe-Grillet) voir aussi Jeanne de Berg “Cérémonies de femmes” (Grasset), transposition à peine romancée des… cérémonies, après tout c’est bien le terme le plus adéquat si j’en juge par celles de “L’image”, mises en scène par elle-même dans la vie réelle.
- anonyme “Les désirs de Béatrice” (J’ai Lu – mais épuisé, cherchez chez les bouquinistes !)Le trouble est la sensation qui domine ce roman : trouble entre la contrainte et le désir, la complicité et l’autorité, les rapports hiérarchiques ou incestueux si outrés qu’on se demande s’ils ne renvoient pas à un ordre secret. Comme dans “L’image”, le jeu de la domination et de la soumission consentie est ici beaucoup plus important que la violence (qui est fort légère, d’ailleurs).
- Marc Cholodenko “Le roi des fées” (Pocket)Indescriptible entrelacs de scènes fantasmées qui se répondent sans qu’on en puisse discerner la structure ; une force d’évocation qui parfois tient à quelques mots, parfois aux contrastes ou au déploiement de la langue.Du même auteur, deux romans où l’érotisme n’est pas le thème central, mais qui comportent des scènes très fortes : “Les états du désert” (Pocket) et “Les pleurs”.
- Gilles de Saint-Avit “L’amie” (Le Cercle Poche – voir aussi toute cette collection)Brutalité si crue qu’elle n’est pas crédible, mais qui laisse à nu la tension du désir, comme un dessin réduit à quelques lignes dynamiques (quand je parlais d’irréalisme onirique…).
- Guillaume Apollinaire “Les onze mille verges” Joyeuse débauche, que j’ai hésité à classer dans cette catégorie malgré ses jolies séquences d’humiliation et de flagellation, avec des mises en scène inventives. Rien à voir avec le répétitif “Les exploits d’un jeune Don Juan”, du même grand poète(oui, celui-là même qui a écrit “Le pont Mirabeau” …) ou avec l’obscénité pesante des romans érotiques de Pierre Louÿs. Saviez-vous que la relation amoureuse d’Apollinaire avec “Lou” comportait une bonne part de jeux BDSM ?
- Marcel Aymé “Les tiroirs de l’inconnu” Si vous avez lu “Les contes du chat perché”… Eh bien ce n’est pas du tout le même genre d’histoire !
Traversant le joyeux récit d’une dérive philosophique qui parodie les textes de la période existentialiste, de fulgurantes scènes d’humiliation qui m’ont accompagné depuis mes quinze ans…
Merci, je vais pouvoir lire quelques nouveaux livres…