Quels sont les sentiments qui animent un dominateur pendant une séance sadomasochiste ? Quels sentiments a-t-on besoin de ressentir pour dominer, comment ressortent-ils en “séance” et hors séance ?
Avant de commencer, plusieurs remarques préalables :
- La scène de la première rencontre revient souvent dans les récits que livrent ceux qui vivent une relation de domination-soumission, tout comme dans les souvenirs qui reviennent dans mes rêveries. La première rencontre est celle de l’homme et de la femme, du dominateur et de la soumise, elle est surtout celle de l’être abstrait que nous avons imaginé, rêvé, fantasmé, investi de toutes nos projections, et de la personne réelle avec qui quelque chose va peut-être s’établir dans la durée.Les protagonistes d’une telle scène ne sont encore que des êtres hybrides, mi-chair mi-rêve, et c’est de ce leurre qu’elle tire sa force.Si j’en garde le schéma à l’esprit ici, pour pouvoir inclure des situations qui sont propres à une première rencontre et la force des impressions qui lui sont liées, j’entends bien conserver une certaine méfiance face à cette mise en avant, qui me renvoie un peu trop aux inquiétudes et aux vanités de la séduction (voire à la tentation donjuanesque) et ne pas oublier ce qui relève de l’approfondissement, que je vois comme l’essentiel – mais qui ne m’est pas pour autant aisé.
- Je m’en suis déjà plus ou moins expliqué dans des textes plus anciens, comme par exemple “Le plaisir des Maîtres“, je fais bien moins que d’autres ici une distinction nette entre une sexualité qui serait “classique” et un bdsm perçu comme anormal, perturbant, extrême, “hors normes”. Pas tant parce que violence, humiliation, contrainte me sembleraient des pratiques banales et anodines mais au contraire parce que la sexualité reste pour moi quelque chose d’extraordinaire (au sens propre du terme), d’incroyable, de mystérieux, comme hors de ce monde, dans ses formes les plus banales comme les plus fantasmagoriques.
- Il se trouve que la plupart de mes relations érotiques (le terme m’évite de les qualifier d’office de sexuelles ou d’amoureuses, et y conserve la place de l’invention et du fantasme) de ces quelques dernières années ont mis en jeu une composante bdsm plus ou moins centrale. Mais ce n’est pas pour moi un besoin exclusif, et sur le registre des sentiments comme sur celui des gestes, la soumission est une composante d’un tout plus complexe, que seule la nature de la question me fera isoler ici. J’y reviendrai plus tard (ou ailleurs, ou pas, on verra).
Toujours est-il que ce que je décris ici comme une unité renvoie à des relations bien distinctes, réparties sur plusieurs années, qui ont évolué ou se sont transformées. Si elles lisaient ce texte, les protagonistes ne se reconnaîtraient pas nécessairement, car ce n’est pas tant la réalité de l’instant que mon ressenti que j’y raconte, encore moins ce que j’ai pu exprimer alors, et d’ailleurs pas forcément ce qu’elles ont éprouvé mais ce que j’en ai perçu.
En principe, du moins, il conviendrait sans doute de chercher à distinguer émotions et sentiments, une distinction qui n’est pas toujours nette (y compris dans mon esprit !)
Un approximatif essai de définition serait que si les émotions, fugaces même si elles laissent trace et souvenir, naissent dans l’instant, de l’instant, les sentiments s’attachent à une personne et ont de ce fait une relative constance, même s’ils se transforment et parfois passent.
Au moment où j’ai commencé à écrire, voici près d’une semaine, je n’avais pas sous la main de dictionnaire, encore moins d’ouvrage de philosophie pour aller y rechercher des définitions reconnues, et finalement je préfère rester dans cette imprécision – du moment que j’en suis au moins conscient !
Je ne peux donc parler de sentiments sans parler de relations, des relations où ils s’expriment ou se sont exprimés, et que le tour qu’a pris ma vie voit naître, se poursuivre, s’étirer, se concentrer, s’interrompre jamais tout à fait.
Pour le moment, à l’amorce d’une relation, parlons donc encore d’émotions, de ces émotions que j’éprouve face à une femme qui vient, selon une de ces expressions si usées qu’on n’y prête même plus vraiment attention, ou que pire encore, on relève avec emphase pour s’en moquer, mais que je prends avec un sentiment (tiens, le mot est parti tout seul, rien que pour mettre par terre mes velléités de définition rigoureuse !) de respect un peu solennel, comme de recueillement face à un mystère sacré, quelque chose qui me paraît aussi inimaginable qu’aux temps de mon adolescence où les filles m’apparaissaient comme des créatures aussi inaccessibles et surnaturelles qu’à l’intérieur de son temple clos la divinité grecque sur son piédestal, se donner à moi.
Dans ce contexte, le don prend une force particulière : l’appréhension qui l’accompagne est perceptible, il ne s’agit pas que de se livrer aux caresses d’un amant. Je sens de la tension, de la peur, peut-être même l’envie de fuir…
En moi la délectation cruelle du carnassier face à une proie tétanisée, du requin qui a senti l’odeur du sang.
Mais je perçois aussi qu’y est mêlée, et accrue par celle de la peur la tension du désir, l’attente de quelque chose qui se confond avec ma personne, un élan qui vient vers moi comme un courant d’air chaud entraîne un planeur en altitude.
Et puis je sens aussi au-delà de cette peur et de ce désir le courage, celui de venir malgré ce qui lui apparaît comme une folie – qu’elle n’a pas même osé avouer à l’amie de toujours dont elle sait très bien en quels temes elle l’aurait mise en garde, parce qu’elle-même se serait récriée de la même façon si on lui avait fait une confidence de la sorte ! – celui de suivre enfin un appel qui lui vient de très loin dans le temps et de très loin du fond d’elle-même.
Bien plus que la perspective d’avoir affaire à un homme qui ne masque pas le goût qu’il a de contraindre, d’humilier et de frapper, c’est de ses démons intérieurs qu’elle surmonte la crainte.
Et c’est moi qu’elle a investi du pouvoir / du droit / de la dignité / du sacerdoce de matérialiser cet appel. Je me sens, par elle, l’élu. Jouissance narcissique, impressionnant adoubement, responsabilité et défi d’être à la hauteur.
Je savais tout cela, mais c’est bien différent quand je la vois venir. Mon coeur bat comme celui d’un amoureux timide, ces attentes de celle qui n’est pas encore tout à fait ma soumise sont un défi, sa beauté me surprend et m’impressionne.
Pourtant, la situation est bien différente de celle d’une rencontre amoureuse classique. Il ne s’agit ni de se laisser aller à une attirance mutuelle, ni de conclure une période de séduction, ou du moins ces éléments sont-ils mis de côté par le principe que j’ai posé : quoiqu’il arrive, je pourrai faire usage comme d’un objet du corps qui m’est livré et qui se tient maintenant devant moi, que j’observe et que je scrute.
A cet instant a commencé un singulier théâtre : je sais que mes gestes, mes attitudes se doivent d’être conformes au rôle que j’incarne. Tout doit être délibéré. A tout le moins, tout devra le paraître. Je me confonds avec mon rôle, avec le rôle qu’on attend de moi. Pourtant je n’accepte pas d’être réduit à une simple fonction, de n’être que “un maître” ni même “le Maître”. Ce ne sera pas toujours évident.
Ce rôle n’est pas qu’un rôle, je me délecte de cette sensation enivrante de réalisation des inavouables fantasmes de puissance qui m’ont depuis si longtemps donné envie d’être un dominateur.
Mais je me projette aussi à chaque instant dans ce que je reconstruis du ressenti intérieur de l’être sensible, fragile, incertain mais déterminé qui reçoit bien trop vite la masse de sensations, d’ordres, de perceptions multiples, surprenants, parfois conformes à ses propres fantasmes, parfois totalement inattendus ou pénibles, en tout cas déstabilisants. J’ai pour elle une intense sympathie.
Mon regard est déjà prise de possession, comme le sera, après un temps assez long, pour être aussi surprenant qu’attendu le tout premier contact, main qui enserre la nuque pour entraîner dans une rue animée à un rythme qui n’est pas le sien, ou longue caresse le long de tout le corps comme pour explorer une statue mais aussi pour manifester que la femme qui se tient là est désormais tout entière à ma disposition, voire brusque agrippage d’un sein.
Dès ce moment, comme au cours des minutes et des heures qui vont suivre vont alterner attente et surprise, douceur et brutalité, ordres et écoute, effets prévus et calculés et improvisation, toujours selon un rythme que j’ai choisi et qui doit déconcerter la soumise, bousculer sa manièe d’être et de réagir, l’empêcher de garder son contrôle intérieur ou de se rebeller, se laver de ces préventions qui font malgré lle partie d’elle-même, confondre les multiples perceptions de plaisir ou de sensations désagréables appliquées avec précision en un tout chargé de puissance.
Et puis, j’ai dit qu’il était trompeur de n’évoquer que les premières fois, il y a au fur et à mesure que la relation mûrit, l’introduction de rituels qui ne prennent que peu à peu leur sens dans la répétition, la complicité qui s’établit dans l’exécution devenue facile et joyeuse de ce qui au début emplissait de honte, la réflexion entre les séances au moyen de surprendre encore et toujours la soumise, malgré la familiarité, la tendresse mais aussi la nécessité de lui maintenir sa place pour que ne s’affadissent pas la tension ni la crainte.
Mon ambivalence face à la séduction trouve dans la relation de domination-soumission l’aliment d’une situation de séduction perpétuellement renouvelée.
Il y a là de la manipulation délibérée (il y a un autre post fort intéressant à ce propos en ce moment, mais bon, on ne peut pas être partout à la fois), le plaisir d’un sculpteur qui modèle la glaise ou celui d’un danseur qui trouve le geste juste pour créer chez son public l’émotion précise qu’il a voulu y mettre.
Mais comme pour Pygmalion, cet autre sculpteur, mon modèle s’anime, prend vie, éclôt à lui-même, donc lui échappe du fait même de s’être conformé à mes ordres. C’est là pour moi un émerveillement, devant une transformation dont je ne suis plus que le spectateur, sans pouvoir la saisir, pas plus que, n’étant pas moi-même masochiste je ne puis saisir l’association de la douleur et du plaisir que je provoque pourtant l’un et l’autre.
Quelques autres émotions non cataloguées encore ? L’exaltation de la lutte avec jouissance de la soumise, qui pour le coup m’évoque une sorte de rodéo ou de corrida, la fougue ou la rage de l’amener au bord de l’orgasme et de l’y arracher à l’ultime instant par le jeu de l’attente ou celui de la violence, pour la laisser pantelante et animale, ou bien pour le lui accorder soudain en un instant, ou pour enfin redevenir avant tout un amant qui se livre et la libère… La tendresse de cet instant, ou le sentiment de défaite de n’avoir su rester implacable, c’est selon…
Cela pourrait suffire, semble-t-il. Et je l’ai longtemps cru. Mais peut-être est-ce justement parce que je suis parvenu à un certain stade de maîtrise des gestes et des émotions que je suscite, de jouer délibérément de la dépendance que je suis (pas toujours !) en mesure de susciter, que je ressens d’autant plus que tout cela n’est pas grand’-chose à côté de ce que… eh bien justement, je ne contrôle pas, et qui est intérieur !
Bien que ma réalité érotique et affective tout comme celle de ma pratique bdsm soient tournées vers la découverte de l’autre, et de moi-même à travers elle, une exploration que j’entreprends comme un long voyage, mes fantasmes allaient, vont encore souvent, vers l’impersonnel, le froid, la distance, l’anonyme répété, l’usage technique d’un matériau humain.
Je ne renie pas du tout cette source d’inspiration, qui alimente ma créativité de maître et d’amant, mais si la relation de domination-soumission me permet de transposer le fantasme dans la réalité, je n’y trouve vraiment sens que si la complicité, la chaleur, la plénitude d’une relation plus complète sont aussi présents. Et, ingrédient essentiel ou têtu trouble-fête : le désir.
Oh, pas juste le désir sexuel, mais celui de la personne qui, quoique soit ce à quoi se prête son corps, s’offre ou se refuse, mon désir d’elle et son désir de moi. Ce désir qui est le moteur de la vie, du sens de la vie, et sans lequel tout paraît vide.
La relation de domination-soumission lui donne d’un coup une intensité qui ne peut se comparer qu’à celle de la passion amoureuse (et n’en est pas nécessairement distincte), mais elle ne suffit pas à le porter.
Et là, je n’ai pas de recette, j’ai désiré en vain comme je suis resté insensible au désir de moi (et un corps ne peut pas me servir qu’à y faire mes gammes…), j’ai souffert et j’ai fait souffrir malgré moi (ce qui est très différent du jeu délibéré avec les sentiments de la soumise, que je n’ai pas craint de pratiquer quand je savais que le jeu, pervers sans doute, pouvait nous grandir l’un et l’autre), je n’en suis pas particulièrement fier, ni plus adroit qu’un autre.
J’arrête là pour aujourd’hui, le reste appartient à l’histoire – et au devenir incertain – de chacune de ces relations singulières…
(à l’origine en réponse à une discussion intitulée “Les sentiments”, malheureusement effacée depuis)
Une de mes commentatrices, amie et concitoyenne, vient de m’envoyer l’adresse de ce blog qu’elle a visité cet après-midi.
Un dominateur qui se raconte, c’est rare sur le Web.
Quand il le fait aussi bien, c’est encore plus rare.
Je vais donc -puisqu’il semblerait que j’ “étrenne” vos commentaires- faire mes meilleurs voeux au-dessus du “berceau” de votre espace de parole où je reviendrai, je le sais déjà, très souvent dans l’espoir d’y trouver des textes aussi forts, puissants et “vrais” que celui-ci…
Une blogueuse préhistorique,
AURORA